IL N'EST (TOUJOURS) PAS BON D'ÊTRE UNE MINISTRE EN FRANCE

© Patrick Kovarik
Où en sont les derniers caquètements de la basse-cour des phallocrates ? Après Cécile Duflot, Laurence Rossignol, Véronique Massonneau ou Rachida Dati, ils ne sont pas en reste.
En 2013, Hugues Foucault, un élu des Républicains, tweetait que Najat Vallaud-Belkacem « suçait son stylo très érotiquement ». Un an après, Franck Keller, lui aussi Républicain et profondément misogyne, n’a rien trouvé de plus innovant que de justifier le poste de la ministre de l’Education nationale par ses atouts physiques. Comprenez qu’une femme ne peut décemment atteindre un poste supérieur à celui d’un homme grâce à ses compétences intellectuelles ! Non, au 21e siècle, une femme reste une enveloppe de chair et d’os dénuée de neurones.
Ce 6 Novembre, Jean-Paul Brighelli angle son article du Point sur « les dessous chics de la réforme du collège ». Dans un élan de culture, Mr Brighelli compare le concept de la « Ligne Visible du Slip » que Woody Allen aborde dans Annie Hall, à la « Ligne Visible du Soutif ». Najat Vallaud-Belkacem a, en effet, laissé entrevoir un peu de dentelle dans l’hémicycle. D’après cet essayiste fin, son soutien-gorge, son rouge à lèvres et ses boucles d’oreilles n’étaient qu’une farce, une stratégie de communication. Même si ce fut le cas, pourrions-nous en rester à sa fonction politique en prétendant l’analyser à travers son décolleté ?
Il en faut peu pour échauffer les esprits machistes – du moins les deux grains de sel qui s’y battent en duel. Animés par des troubles de l’égo ou motivés par un complexe d’infériorité, ces politiciens et autres pseudo-intellectuels m’agacent réellement. Ce sont ces mêmes énergumènes que l’on retrouve dans les transports ou dans la rue, et qui nous aguichent en pensant nous flatter. A ceux qui le nient, la campagne contre ce harcèlement quotidien lancée hier même est une piqûre de rappel. De « Mademoiselle ! » à « sale chienne ! » il n’y a qu’un pas, que je sois étudiante ou qu’elle soit ministre. 
Un regard peut déjà déranger, alors qu’ils ne s’étonnent pas quand des mots mal pensés génèrent ce féminisme qu’ils ne comprennent ni ne tolèrent. Si ce mouvement existe face au sexisme, c’est que ce type de raisonnement est aussi bas que le caleçon de ces messieurs (non, il n’y a pas que leurs inepties qui louchent vers le sol !). L’égalité sera en marche quand ces hommes sauront flatter leur appétit de supériorité autrement. Sans rabaisser sa collègue sous le prétexte primitif de ses attributs physiques, notamment.

JASER OU TIRER : LE DILEMME TENDANCE DES POLICIERS AMERICAINS

© Levon Biss
Quelle est le point commun entre un Noir Américain et l’Entertainment pour un policier Blanc aux Etats-Unis ? Ils sont tous les deux faciles à viser. La dernière frasque de la police étasunienne n’est pas de tuer lâchement tout ce qui contient un peu trop de mélanine. Non, tirer sur des Afro-Américains, c’est devenu mainstream. La tendance est à l’intellectualité. Prenons Quentin Tarantino, ce réalisateur à la catharsis un peu trop développée. Il paraît que faire des films où les criminels sont cool, c’est pas bien. Il paraît même que manifester contre l’injustice et ces meurtriers de policiers, c’est carrément pas bien du tout.
Car oui, Tarantino a eu la dignité de dénoncer les assassinats incessants et infondés perpétrés par ceux qui sont censés réduire la criminalité pour mieux faire régner la justice. Samedi 24 Octobre, il a participé à une énième manifestation a parcouru les rues new-yorkaises au nom du droit d’exister au-delà de sa couleur de peau.
Parmi les policiers qui appellent au boycott de ses films, le responsable du principal syndicat des policiers de New-York, Patrick Lynch, affirme que « ce n’est pas étonnant que quelqu’un qui gagne sa vie en glorifiant le crime et la violence déteste les policiers ». Bravo Mr Lynch, CQFD.
Apparemment, il faut être adepte du Mal pour dénoncer les gardiens de la justice. Rassurons-nous, leur statut est gage de leur intégrité ! Permettez-moi de dire qu’avant d’être des policiers, ce sont des êtres humains. Et avant d’être des humains, ils sont profondément racistes. Peu importe l’uniforme que prennent le crime et la violence, la profession n’excuse pas les agissements.
Face à ces propos, je vais faire simple, pour m’abaisser au niveau de réflexion de Mr. Lynch : 
1) un film est une fiction ou un fait réel romancé. Autrement dit, chacun est libre de l’interpréter, et Mr Lynch a l’air d’avoir compris la démarche. Sauf que sa bêtise flurte avec une propagande infondée.
2) dans la vie, y a des gentils et des méchants. Il se trouve que les méchants de Tarantino sont très méchants et ont une relation fantasmagorique avec le sang. Un peu comme les collègues de Mr Lynch, au final. Sauf que ces policiers ne comprennent pas qu’il n’y a aucune comparaison à faire entre la réalité et la fiction. Et c’est ce qui m’agace profondément. Ils attirent l’attention quand leur racisme appuie un peu trop sur la gâchette. Voilà qu’ils prennent un cinéaste empli du discernement qu’ils n’ont pas comme bouc émissaire. Chassez la lâcheté, elle revient au galop.

LA JUSTICE, LA PAIX... L'HUMANITÉ ?


« Nous voulons la justice pour les Noirs en Amérique, qui lui ont donné 460 ans de sueur et de sang pour la rendre riche et puissante. » Telle est la première phrase du réquisitoire du mouvement Justice or Else ! sur leur site internet.
Pour rappel, il y a 15 ans avait lieu la Million Man March à Washington, réunissant presqu’un million de personnes. Le dirigeant controversé de l’organisation Nation of Islam, Louis Farrakhan, en était à l’initiative. A l’époque, il souhaitait éclairer les difficultés socio-économiques des Noirs-Américains. Mais son idéologie virulente à l’égard de ce qui n’est pas Noir, Américain et accessoirement musulman, lui vaut une figure d’antisémite et de raciste anti-blanc. Ce samedi 10 Octobre fut l’occasion pour la communauté afro-américaine et toutes les minorités persécutées aux Etats-Unis de reproduire ce scénario de protestation 20 ans après. Cette fois-ci, le thème a changé : toujours sous l’égide de Farrakhan, les manifestants ont occupé le National Mall contre les assassinats à répétition par la police envers des Noirs-Américains. Ces derniers étaient accompagnés d’Indiens et de Sud-Américains (sur)vivant sur le sol étasunien.
C’est justement ce qui m’a plu et touchée. J’ai apprécié qu’une population réutilise un pan de son histoire pour alerter sur sa condition inchangée. Le fond est aussi terrible que la forme est poétique.

© Kenzo Tribouillard
Cet événement est un concentré de nuances : la plus évidente est que ce message de justice et de paix soit motivé par un afro-américain à l’idéologie douteuse. Il prône la haine de l’Autre pour se défendre de lui. Cette philosophie est inacceptable sur le plan pratique. Je la trouve compréhensible néanmoins. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec les incidents à Air France. Oui, deux hommes ont perdu de leur dignité en se faisant déshabiller publiquement par leurs employés. Mais le revers de la médaille ne tarde pas à tourner dans mon esprit quand je me demande aussitôt pourquoi. La violence physique est visible, tandis que la violence psychologique et sociale se fond. Je vois un message de détresse lorsque ces employés en arrivent à écarter leur raison pour libérer leur instinct. C’est le serpent qui se mord la queue, la victime qui se venge de son bourreau. Car qu’a-t-il de plus que moi, ce bourreau ? Il est aussi vulnérable que je le suis. Il est aussi humain. Sa position et son action dans la société ne doivent pas entacher cette humanité que nous partageons. Alors peu importe quelle violence nous nous infligeons, sa simple présence doit nous pousser à la réflexion et à la remise en question.
De même, Louis Farrakhan a sans doute porté les persécutions de la suprématie blanche sur sa communauté noire. Elles se sont transformées en haine. Bien heureusement, les manifestants de la Million Man March ont su y extraire un peu d’apaisement. Face aux dizaines de victimes éliminées atrocement par des policiers majoritairement Blancs, et au mouvement de Nation of Islam, les Noirs ont su conjuguer patience et discernement. Dans la conjoncture actuelle, c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai accueilli les images du rassemblement. Ils ont toutes les raisons du monde pour faire couler encore plus de sueur et de sang. Mais ils ne l’ont pas fait.
Quand je parlais de poésie, ce n’était pas pour faire joli. Car il y en a eu : notamment par la chanson du rappeur Kendrick Lamar, « Alright », reprise en chœur lors de la mobilisation. Cette chanson était déjà une preuve d’intelligence lors de sa sortie. Le natif de Compton a usé d’un médium pacifique et pratique pour insuffler de l’espoir aux revendications.

© Bulent Kilic
Il est regrettable que l’actualité n’ai pas mis en avant Justice or Else ! Pourtant, je trouve que ce mouvement met du baume au cœur. Face aux cruautés perpétrées aux quatre coins du globe, ce message a ses chances pour faire bouger des choses. Il me redonne envie d’y croire. Celui-ci a d’ailleurs eu la chance d’arriver au bout de son projet, contrairement à la marche pour la paix à Ankara qui fut brutalement arrêtée par un double attentat-suicide.
Ce samedi 10 Octobre, deux tentatives de paix débutent à 8700 km l’une de l’autre. La distance n’est rien, à ce moment-là ; jusqu’à l’instant où tout bascule et que les circonstances décident de diviser les destins de Washington et de la capitale turque. A la fin de la journée, ces deux évènements deviennent historiques, mais pour diverses raisons. Peu importe le début ou la fin, le destin n’oublie jamais d’utiliser son diapason.

UNE VAGUE BLEU MARINE S'ÉCHOUE À CALAIS

© « Marine Le Pen, l’héritière » de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Nilaya, 2011 

Suite à son exclusion du FN le 20 août dernier, Jean-Marie Le Pen reprend ses attaques pour la contester. Il remet l’affaire en justice contre sa fille. D’ailleurs, Marine - pas le bleu mais celle qui le représente : voici mon soucis.
Ce vendredi, à Calais, la présidente du FN lançait ses flèches enflammées de haine à travers un discours anti-migration. 300 militants étaient présents ce jour-là. Mais ce message a une portée qui touche tout le parti. Les mots de Marine Le Pen résonnent comme un « déjà-vu » lorsqu’elle compare Calais à une ville assiégée, où les habitants sont barricadés. Qu’y a-t-il dehors ? La peste ? Non, des réfugiés. Ou des migrants, au choix. Des immigrés politiques ou économiques ? Ces questions sont importantes, voyez-vous. Il faut toujours choisir. Il faut surtout se risquer au-delà des barbelés, laisser les caméras et les alarmes privées tourner, pour former une vague bleu marine contre celle des réfugiés. Car en croire Jean-Marie... que dis-je ! Marine Le Pen, il est indispensable de stopper la « submersion migratoire ». Voici les mots d’ordre de la campagne menée par tous les représentants du FN aujourd’hui.
D’un côté les signes me contraignent à réduire ma pensée. De l’autre je me demande s’il est nécessaire de s’attarder sur ces abominations. J’ai tendance à rire jaune face aux actualités du parti nationaliste, car il ne vaut pas mieux. Mais quand j’ai lu les mots qu’elle a employés sans concession, telle une déclaration de guerre à ceux qui la fuie, je me suis re-questionnée sur l’importance à accorder à cette tendance politique. L’évidence était là.
Je ne cautionne pas, Marine, que tu utilises la liberté d’expression pour caractériser ta xénophobie. Toi qui chasses ton père pour mieux l’incarner, relis les manuels d’Histoire, les vrais. Ils pourraient éclairer ton ignorance. En attendant, méfies-toi de la vague de migrants annoncée. Et surtout, fais attention, tu pourrais te noyer.

LE REHAB NECESSAIRE A SASSOU-NGUESSO

© Contrepoints.org
Ce lundi 28, j’apprends qu’un énième président africain décide de rester sur son trône aussi vieux que lui. Est-ce une farce ? J’aurai bien aimé. Le peuple congolais aussi. Suite à trente années à la tête de la République du Congo (le Congo-Brazzaville), Denis Sassou-Nguesso a l’ambition impertinente de proposer un référendum. Il souhaite modifier la Constitution de 2002 interdisant l’accès au pouvoir à plus de 70 ans et au-delà de deux mandats. Effectivement, ça ne l’arrangeait pas. A 72 ans et ayant déjà usé ses deux jokers, Sassou-Nguesso ne compte pas laisser la présidence congolaise à un autre. Il faut dire que « l’infatigable bâtisseur », comme le surnomme son parti (Parti Congolais du Travail) n’a que faire de la raison. Il n’y a pas d’âge pour gouverner, oui. Encore faudrait-il savoir s’arrêter. Infatigable ? Au vu de cette décision, je veux bien le croire. Bâtisseur ? A mon avis, il bâtit la forme plus que le fond. Car à travers le paradoxe de ce référendum pas si démocratique, il y a l’ironie de donner la parole à un peuple qu’il amoindri, sur une question dont il connaît déjà la réponse. 
Je remercie le Front pour l’Ordre Constitutionnel et l’Alternance Démocratique (FROCAD) et l’Union pour la Démocratie Congolaise (UDC) d’avoir su réagir tout de suite face à la nouvelle. J’ai d’autant plus apprécié le fait que le peuple congolais soit sorti dans les rues, à leurs côtés, pour clamer leur désaccord face à la présidence de Sassou-Nguesso. Cette présidence qui a pour socle coup d’état et monopartisme. 
« Sassoufi », disait un slogan des manifestations. Ce n’est pas s’en rappeler celles que j’ai connu au Sénégal en 2011. « Ca suffit ! Non à un 3e mandat », « Non à la Wadynastie », disaient-ils. A l’époque, Abdoulaye Wade, au pouvoir depuis 12 ans, a lui aussi voulu réformer la Constitution. Manque de pot, avec plus de 10 ans que Sassou-Nguesso, il valait mieux assurer sa succession. Il faut dire que certains dirigeants confondent république et royaume : deux mots qui ont la même racine, à savoir un R comme régner, mais dont la suite varie autant que l’interprétation qu’ils en font. Bref, Wade a donc implicitement voulu placer son fils Karim en vice-président dans l’espoir qu’il le remplace automatiquement. C’était la goutte d’eau de trop. Les Sénégalais, comme les Congolais, se sont soulevés. Malgré la confusion de la situation j’étais heureuse de voir mon peuple, d’habitude pacifique, faire entendre sa voix. Nous avons obtenu gain de cause et je souhaite le même sort au Congo-Brazzaville. 
Je n’aime pas cracher gratuitement sur un événement. Encore moins sur mon continent. Mais il faut atteindre la lucidité qui nous permettra de dépasser les frasques que la bêtise humaine met au service dans trop de nations. Il faut laisser à une génération le droit de faire exercer un autre pouvoir quand celui-ci ne fonctionne pas.

CONSTRUCTIONS ET REPRESENTATIONS IDENTITAIRES EN AUSTRALIE


Fiche de lecture d'évaluation pour le cours d'Océanie dirigé par Paul Van der Grijp 

Mai 2015

Licence 3 de Sciences Humaines et Sociales mention Anthropologie


© Frans Lanting

J’ai choisi de poursuivre ma réflexion sur les représentations des identités culturelles océaniennes pour cette fiche de lecture. Lors de mon oral, j’avais parlé de la Polynésie en croisant l’iconographie de voyageurs comme Paul Gauguin et Pierre Loti (qui a influencé les voyagistes et les touristes occidentaux), et l’utilisation des médias comme appropriation de la culture polynésienne en milieux urbain et rural. Pour cette seconde évaluation, je parlerais de l’Australie, et plus précisément de l’identité aborigène. Ainsi, à travers un article de Viviane Fayaud et un de Géraldine Le Roux, je réutiliserais ce cheminement de pensée passé-présent et les effets correspondants que ces temporalités transportent. Cette démarche est intéressante car nous verrons qu’encore une fois, les impacts de l’Histoire et de notre contemporanéité interagissent et influencent notre regard sur les sociétés.

© Jacques-Julien Houtou de Labillardière
"Sauvages du Cap Diemen préparant leur repas" © Jacques-Julien Houtou de Labillardière








D’après Viviane Fayaud, les iconographies sont moins analysées que les écrits alors qu’elles sont toutes aussi importantes et chargées d’informations à exploiter.
Au XIXe siècle une profusion d’illustrations apparait. La presse et les atlas transcrivent, en parallèle des missions des artistes, une fascination face aux paysages australiens. Cette admiration collective se forge sur les images ramenées par les artistes envoyés en expédition avec des instructions. Ce sont de véritables missions historico-politiques. Il s’agit pour eux d’imager les récits savants à propos des « Naturels » - comme ils les appellent. Autrement dit ils doivent compléter ce que l’écriture ne peut décrire. Ces chasseurs d’images sont très attendus à leur retour, où ils sont félicités par leurs supérieurs. Il y a un prestige à renoncer à sa bibliothèque pour un voyage et un séjour longs et inconfortables, en faveur du progrès scientifique. La priorité est d’écrire l’histoire, de la marquer par une action remarquable comme découvrir de nouvelles terres. Ces voyages sont assimilables à l’Odyssée d’Ulysse : l’expédition et les savants presque héroïques par leur démarche et leur travail accompli au profit du roi et de l’humanité. Ils réalisent aussi des portraits. Ce modèle n’est pas aussi valorisé que la peinture d’histoire, mais il reste estimé car « il traduit la dignité du personnage, son rang, sa valeur morale ou ses réussites » (p. 224). Cela ne tient pas qu’au physique. L’artiste doit provoquer une émotion en représentant l’individualité du personnage.
Les images sont censées être vraies et objectives mais en plus de suivre les instructions politiques, les conventions artistiques de l’époque régissent la production des œuvres : par exemple « le nombre de personnages et leur proportion dans le paysage » (p. 223).
Les concepts de l’époque n’impactent pas d’abord l’intention et les productions savantes. Même si les Occidentaux se sentent supérieurs, ils ne hiérarchisent pas les races pour autant. Il y a une volonté de montrer la diversité des populations. Mais au premier quart du XIXe siècle, l’anatomie devient centrale dans les recherches et les catégories biologiques effacent la pluralité des regards. On retrouve ainsi des portraits de genre et des planches de costumes où le physique et les attributs culturels marquants sont mis en avant. Les traits y sont accentués, le personnage accessoirisé. En somme, on ne définit plus qu’un groupe de cette manière.
Ces œuvres sont supposées être objectives mais elles ne sont pas reconnues scientifiquement. Les scientifiques jugent les variations artistiques, le superflu. Pour les savants comme Georges Cuvier, il est nécessaire de normaliser les portraits, soit de dessiner frontalement, sans esthétique ajoutée ni contexte. Les artistes, tiraillés entre les exigences du Muséum et des Beaux-Arts, finissent par modifier leurs travaux pour correspondre aux souhaits de la méthode scientifique. Ainsi plusieurs versions d’une même œuvre sont possibles comme par exemple l’Homme de la Nouvelle-Hollande, à qui l’artiste a enlevé les scarifications.
Le siècle des Lumières a laissé au XIXe la valeur du « progrès ». Ces recherches et ces quêtes ont surtout permis aux empires coloniaux européens de se renforcer, par un traitement déshumanisant des indigènes des terres conquises à cette période.

Concernant la construction d’une identité à travers une iconographie, parlons maintenant du sujet plus actuel de l’art urbain aborigène contemporain. « Dreamings » est l’une des premières expositions à le présenter. A l’initiative de l’anthropologue Peter Sutton en 1988, elle eu lieu pendant le bicentenaire australien où l’on célébrait la société aborigène. Ces festivités furent paradoxales car des peintures ont été détournées sur des produits du quotidien (t-shirts, slips, tapis) sans le consentement préalable des artistes aborigènes. Ces derniers y ont vu plus du profit qu’une valorisation sincère de leur culture. Ils ont à leur tour détourné cet événement en le nommant « Buy-sell-tennial » (bicentinnial) et en le boycottant avec des contre-expositions. Ils rejetaient cette harmonie qui niait leur persécution, du passé colonial au présent qui fait persister cette violence envers eux.  
Géraldine Le Roux parle, entre autres, de la Boomalli Aboriginal Artists Residence Cooperative (BAARC), créée par dix étudiants aborigènes à Sydney en 1987. Ils revendiquent une « aboriginalité ». Ce collectif tient à souder la communauté face à ce sentiment d’abandon, et à cette appartenance rejetée par le reste de la société australienne (pour qui les Aborigènes n’ont ni culture ni authenticité). Pour ce faire ils veulent changer la politique culturelle en menant des actions concrètes pour patrimonialiser l’art aborigène urbain (plus de lieux d’exposition pour les artistes urbains, nuancer la frontière bien fixée entre art traditionnel et urbain et montrer que ce dernier est actif en ville). En plus de réunir, ils souhaitent modifier les références occidentales réductrices sur l’art aborigène. L’image renvoyée n’est pas conforme à la réalité. Les siècles précédents ont montré que la construction d’imagiers a pu entacher notre vision de l’Autre. Aujourd’hui les Aborigènes, comme les Polynésiens, se réapproprient leur identité. Du moins, ils tentent au mieux d’accomplir cette quête identitaire car celle-ci est encore régie par les Occidentaux et les institutions. Certains musées ont commencé à s’intéresser à ces travaux, c’est un bon début. Mais d’autres persistent : par exemple lors de l’exposition « Aratjara. Art of the First Australians » à Düsseldorf où l’on a retiré les œuvres contemporaines sous de faux prétextes.
Les communautés isolées sont sous-entendues originelles donc plus authentiques que celles en ville où ces sociétés en quête d’exotisme et de primitivité leur accordent moins de crédit. Par exemple l’art aborigène du désert et du Nord sont devenus des attraits touristiques, des symboles essentialistes qui réduisent l’australianité à cela alors qu’en réalité les Aborigènes sont rejetés par une majorité de la société. Cet art est plus une représentation (Mundine, 2007) qu’une expression, ce qui éloigne davantage les Aborigènes et les non-Aborigènes. Et ces derniers ne peuvent se rapprocher réellement des Aborigènes s’ils ne voient pas « ce qu’ils ont à dire ».


© Queensland Art Gallery

G. Le Roux illustre cette (re)construction identitaire par l’œuvre de Richard Bell, qui se réapproprie des œuvres d’artistes occidentaux, dont du pop art à la Roy Lichtenstein (qui a réfléchit lui-même au changement de symbole d’un espace, par exemple de spirituel à touristique). Il détourne des œuvres et des messages politiques. Bell critique la perte de sens des œuvres au profit de l’égocentrisme d’un amateur d’art qui n’y voit que le caractère esthétique et correspondant à ses idéaux primitivistes. De plus, l’œuvre Sorry de Tony Albert (où le mot extrait d’un discours de Kevin Rudd est constitué de représentations anciennes d’autochtones) offre une double lecture. L’iconographie stéréotypée peut faire référence au pardon aux « générations volées » et à cette construction identitaire imagée – qui a joué peut-être sur ces évènements d’enfants aborigènes métis « volés ».

En somme, même si les iconographies sont changeantes au grès des ambitions, dans chaque cas il reste une certaine réalité car il y a quand même eu des expériences de terrain. Malgré les appropriations, elles restent un « témoin » non-négligeable. Ceci dit, il faut juste les analyser au travers d’une recontextualisation. Ce travail doit s’opérer avec vigilance pour éviter que certaines représentations erronées des sociétés persistent et les stigmatisent. Les deux articles dont j’ai parlé illustrent cette construction d’identité et ses conséquences : en l’occurrence que les Occidentaux ont par le passé produit une iconographie discutable, qui a sûrement contribué au fait que l’Australie continue aujourd’hui de placer les Aborigènes en dehors de la réalité.


Bibliographie

  • Fayaud Viviane, « Le temps du rêve français : l’Australie dans l’iconographie au XIXe siècle », Le Journal de la Société des Océanistes, 129 | juillet-décembre 2009
  • Le Roux Géraldine, « Regards d’artistes sur les processus de patrimonialisation et de commercialisation de la culture aborigène », Le Journal de la Société des Océanistes, 134 | 1er semestre 2012

MINSTRELSY

Dossier complet d'évaluation pour le cours d'Amérique du Nord dirigé par Marie-Paule Imberti, chargée des collections et expositions Amériques au Musée des Confluences de Lyon

Mai 2015

Licence 3 de Sciences Humaines et Sociales mention Anthropologie

© Authentichistory.com
















Introduction

            Pour ce dossier d’évaluation de l’enseignement « Amérique du Nord », j’ai choisis un sujet propre aux Etats-Unis. J’avais d’abord pour idée de parler du carnaval de la Nouvelle-Orléans. C’est « grâce » à lui que j’ai eu l’envie de m’inscrire en Anthropologie il y a trois ans. La boucle aurait été bouclée, comme on dit. Mais faute de matière scientifique, j’ai dû changer d’objet d’étude. Ces quelques pages traiteront donc des minstrels shows, apparus aux Etats-Unis à la fin des années 1820. Avec cette approche, je garde un lien avec la thématique du déguisement et de l’afro-américanité. Nous verrons que ce phénomène est plus complexe qu’en apparence, car il fut porteur de paradoxes, et que ceux-ci ont perduré jusqu’à aujourd’hui. La société étasunienne fonctionne encore suivant certains mécanismes de ces spectacles. Ils ne sont plus actifs depuis une soixantaine d’années, mais ils restent inscrits dans un passé proche.

Ce compte-rendu est l’occasion de nous demander de quelle manière les minstrels shows sont implantés dans la société étasunienne, et quelles répercussions ils ont sur la communauté noire-américaine.

Dans un premier temps, nous retracerons un petit historique pour comprendre ce que ces représentations impliquaient. Nous essaierons de comprendre par la suite quels intérêts les Blackface entertainers avaient à utiliser l’humour : autrement dit quels sens ces travestissements avaient plus globalement, au-delà d’une simple démarche racialiste. Le troisième point s’attardera sur les survivances des minstrels shows à travers de courtes études de cas actuelles. En quatrième et dernière partie, nous exposerons la figure du « hilarious black neighbor », qui reprend pleinement le processus de ces spectacles.

Quatre articles m’ont aidée à construire cette réflexion. Celui de Christian Béthune, « Minstrelsy » (2007) et de Sylvie Chalaye, « Le jeu du Noir : entre ruse et simulacre » (2013), m’ont éclairé sur les faits en eux-mêmes. Avec « Our Kind of Jazz : musique et identité en Afrique du Sud » (2008) de Martin Denis-Constant, j’ai eu des pistes concernant les survivances des minstrels. Et enfin Emmanuel Parent a observé le pouvoir de la dérision dans « Diaspora, essentialisme et humour noir. Échos de la double conscience chez Ralph Ellison » (2012).
1900 poster © Strobridge Litho Co.


Historique des minstrels shows  
Sans être qualifiés de « minstrel » à proprement parler, les premiers personnages Noirs théâtralisés remontent au XVIIe siècle. Ce phénomène s’est concrétisé avec la pièce « The Disappointment » écrite par Andrew Barton en 1767. A partir de cette période, diverses représentations de « Negros » apparaissent sur le devant de la scène : de lieux peu fameux aux plus prestigieux. Les minstrels shows étaient des spectacles participatifs où toutes les classes sociales s’y rendaient et réagissaient. On y trouvait de la danse et du chant, mêlant du burlesque, des moqueries formées sous l’exagération des attributs physiques associés à la communauté noire. Ceci dit, ils ne tournaient pas que les Noirs en dérision : « dans les spectacles de minstrels les références à la culture européenne restent omniprésentes ; même à être systématiquement tournés en dérision, la mythologie grecque, la rhétorique latine, la phraséologie politique, Shakespeare, le drame bourgeois, l’opéra italien ou le lied allemand sont régulièrement convoqués par les Blackface entertainers. » (Béthune, 2007)
Ces Blackface entertainers ont eu lieu durant le XIXe siècle. Leur succès culminant eu lieu entre 1850 et 1870, mais ils continueront jusqu’aux années 1950. Quand ce phénomène décline, les vaudevilles le remplace et réintègre certains numéros avec des Blackfaces.
Parmi les personnages les plus célèbres nous pouvons compter la figure de Jim Crow, créée par Thomas D. Rice. Il l’a interprété dans « Jump Jim Crow », qui lui a été inspiré par des Noirs-Américains croisés à New-York à Catherine Street Market – et non par des esclaves des plantations du Sud des Etats-Unis comme pour d’autres minstrels. Il y eu aussi les renommés Charles Matthews, George Washington Dixon (et son personnage Zip Coon), Edwin Forrest pour ne citer qu’eux. Quant aux troupes célèbres, composées de plusieurs Blackface entertainers, il y avait les Ethiopian Serenaders, les Virginia Minstrels, les Christy’s Minstrels et bien d’autres.
Dans les années 1840 certains revendiquent la création originale artistique comme appartenant aux esclaves (surtout les Noirs du Sud) uniquement. Pour James K. Kennard « les seuls poètes nationaux authentiques sont les esclaves ». Que ce soit vrai ou non, la scène n’a pas accueilli que des artistes Blancs. En effet, les minstrels noirs apparaissent entre 1840 et 1850. Parmi eux il y avait William Henry Lane et Thomas Dilward par exemple.
En représentant des traits grotesques il ressort de la répulsion mêlée à de la fascination : les traits du visage sont à l’image de ce sentiment double des Européens (plus largement les « Occidentaux »). D’après Christian Béthune (2007), c’est un « processus ambivalent d’identification et de rejet ». Celui-ci aboutit sur une véritable appropriation culturelle, autrement dit la naissance d’une fausse vraie culture noire en quelque sorte. Les physiques mimés exacerbés des Noirs par des Blancs ne sont qu’une partie de cette dernière. Ils incarnent aussi de la musique, des chants, des langages supposés propres.  Ces caractéristiques sont colportées dans une attitude adoptée qui renforce les stéréotypes véhiculés. Le Noir est effectivement vu comme insouciant, naïf, ne maitrisant pas la langue anglaise, sachant danser grâce à sa génétique, rieur, nonchalant, ébahi. Sylvie Chalaye (2013) le nomme clairement  le « jeu du nègre » ou « jeu du Noir ». Dans ce jeu supposé, le caractère physique est effacé. Le Noir n’est plus qu’une idée extraite d’un corps déjà bafoué. Le cliché se transpose sur d’autres corps – majoritairement de ceux qui les discriminent même dans la réalité, ce qui ne fait que renforcer cette marginalisation.

Un siècle après le début de ces spectacles, certains artistes afro-américains se mettaient encore du noir de fumée sur le visage. Par exemple Pigmeat Markham continuait de le faire quarante ans après ses débuts, à tel point qu’on le croyait Blanc, car il paraissait insensé qu’un Noir se peigne en noir. C’est un véritable « avatar culturel » (Béthune, 2007) qui est apparu dans la culture étasunienne. Cet exemple démontre combien le geste, presque le rite, de se peindre le visage grossièrement en noir était primordial pour être assimilé à cette pratique. Les minstrels shows peuvent être considéré comme une tradition. Leur influence forte a tant marqué la culture des Etats-Unis, que leurs survivances font partie de la base de l’entertainment nord-américain.

La dérision : quelles significations ?

Les minstrels shows sont racistes, mais ils sont aussi le reflet des problématiques sociales qui opposent communément les genres et les classes par exemple. Ils ont eu lieu à une période phare. Pour Christian Béthune (2007) c’est un point de référence à un moment où les communautés blanches et noires réalisent que leurs destins – culturels en l’occurrence – sont liés et interagiront.
Ces spectacles seraient l’occasion pour les Blancs de catégoriser encore plus les Noirs avec lesquels ils ont une Histoire commune. Les perspectives adoptées par les Blackface minstrels et leurs interprétations possibles sont si multiples qu’elles divergent et convergent : « sous couvert de masque noirci s’instaure un jeu complexe d’identités et de différences » selon Christian Béthune (2007). La popularité de ces représentations autorisait sur scène l’impossibilité d’inverser la place des Noirs et celle des Blancs dans la réalité : changer de masque, prendre la place de l’autre, partager la peau de celui qu’on dénigre.

La scène comme excuse où tout est permis ? Les messages sont troublés sur une scène, ils frôlent une réalité avouée à demi-mot. D’après Emmanuel Parent (2012), « l’humour est là pour désamorcer la violence symbolique de la différence ethnique et du nivellement social. » Il permettrait de « s’ajuster à l’altérité », de filtrer les tensions de la réalité.
Malgré cette équivalence, les Noirs furent restreints dans leur liberté d’expression. Les Blancs leur ont interdit de rire publiquement d’eux. Ce n’était donc qu’un mécanisme à un sens. Cette censure a amené la communauté Noire des Etats-Unis à rire indirectement de son compatriote Blanc. Ainsi, les esclaves par exemple, parodiaient leurs maitres devant eux sans que ces derniers ne comprennent le sens caché de cette dérision. La mimétique afro-américaine a une double lecture.

« En insistant sur les stéréotypes raciaux, cette forme d’humour fut à même de les tourner en dérision et donc de s’en libérer » nous dit Emmanuel Parent (2012).  Le spectacle agirait comme piste de réflexion. Poser des caricatures publiquement sur scène et en parler ouvertement en les tournant en dérision provoque du rire. Consciemment ou non, cela nous permet de nous libérer de la réalité sociale. Ainsi, en dédramatisant ces instants on se demande aisément si l’on est vraiment sérieux. En l’occurrence les minstrels shows ont pu éveiller certains esprits sur ce qu’est être Noir aux Etats-Unis, sur le racisme non fondé de la société. Sont-ils comme on les pense ? Changer les choses ? Comment ? Peu importe le parti que prend parfois l’art, il a le pouvoir d’engendrer des répercussions politiques et sociétales. Il interpelle.

 Les survivances des Blackface entertainers
Nous allons voir dorénavant à travers trois exemples de quelle manière des rémanences des minstrels se sont inscrites dans notre contemporanéité. Premièrement nous traiterons de l’aspect artistique, puis du mimétisme et enfin du blackface et de l’entertainment à proprement parler.
Concernant la caractéristique artistique des minstrels nous prendrons le cas de l’Afrique du Sud qui a connu, elle aussi, des minstrels shows. Le groupe Christy’s Minstrels est allé en 1862 au Cap. En 1890, c’est au tour des Virginia Jubilee Singers de s’y produire. Ceux-ci ont intégré des chants religieux d’esclaves pour illustrer leur force et montrer que les Noirs gardaient leur honneur et leur sens artistique. Les Sud-Africains ont compris cette volonté et souhaitent faire de même. Quelques membres du groupe sont d’ailleurs restés en Afrique du Sud pour motiver la culture musicale de leurs « frères » (comme le dit l’hebdomadaire sud-africain Imvo Zabantsundu – Opinions of The People). De ce fait, la tradition sud-africaine s’est imprégnée des spécificités des minstrels shows, comme par exemple aux célébrations du Nouvel An. Le pays entier connaît rapidement ce phénomène et la plupart des Sud-Africains, tant les Blancs que les Noirs, considèrent le territoire étasunien comme source de création artistique – musicale en l’occurrence. Les raisons de cet intérêt sont diverses. Du côté des Blancs, la musique provenant des communautés noires des Etats-Unis semble fascinante, nouvelle, cadencée. Ils y voient donc un caractère purement esthétique. Aux regards des Noirs, elle a une valeur bien plus sensible car cet engouement conforte l’idée qu’ils sont capables d’inventer de nouvelles formes culturelles tout aussi valables. Ils ne retiennent pas l’esthétique mais les messages – intrinsèques – que ces shows portent. Ils les utilisent comme un élément de défense face à la ségrégation qui les catégorise comme étant incapables de faire évoluer leur culture. Ces spectacles, avant tout musicaux, ont servi d’instrument de revendication aux communautés noires d’Afrique du Sud. Tout comme le Brésil, (pour ne citer que lui), l’Afrique du Sud s’est forgée autour de métissages. Le jazz s’y est développé en s’imprégnant des quelques survivances musicales des minstrels. Ces artistes ont contribué à la matrice musicale du pays, ce qui a décuplé l’identité artistique sud-africaine. 
En deuxième exemple nous retrouvons l’un des éléments clés des Blackface entertainers : le mimétisme. Pour illustrer l’une de ses survivances contemporaines j’ai choisi l’exemple du « twerk », cette danse reprise par la musique populaire américaine. De la même manière qu’à l’époque esclavagiste où les minstrels shows mimaient une attitude faussée assignée aux Noirs, cette appropriation culturelle se poursuit aujourd’hui. Parmi un bon nombre d’exemples, dans la culture populaire, le danse du twerking est reprise par des chanteuses blanches comme Miley Cirus dans son clip « We Can’t Stop » et Taylor Swift dans « Shake It Off ». Même si ce n’est pas de la caricature assumée, on peut l’assimiler à du mimétisme car ce mouvement a émergé des communautés noires et il est assimilé à celles-ci. Dans le monde globalisé dans lequel nous vivons, l’appropriation de traits culturels ne cessera de s’accélérer. Les échanges sont simplifiés, tout est plus rapide. Je ne dis pas que les sociétés doivent se communautariser et que chacun doit garder ce qui caractérise sa culture. Ce serait totalement erroné car de toutes manières chacune est déjà le résultat d’hybridations et ne cesse d’évoluer. Ces trajectoires constantes sont inévitables et riches. Pour autant, le danger est tel lorsque l’on ne retient qu’un fait d’une culture pour mimer la communauté dans laquelle elle se développe. En imitant le twerk aux côtés de Noires-Américaines, ces stars internationales risquent de réduire leur culture – leur danse dans ce cas précis – à un geste, lui aussi effectué grossièrement : « même travestie ou édulcorée et réduite à des stéréotypes grossiers, c’est bien une forme d’authenticité nègre que les spectacles de minstrels disséminaient inopinément à l’intérieur de la société américaine, imprégnant à leur insu l’ensemble de ses membres. » (Béthune, 2007)
A propos du troisième et dernier cas, nous parlerons du film Dear White People de Justin Simien, qui est sorti cette année. A travers cet exemple, nous allons traiter du travestissement, du déguisement et donc de l’esthétique des Blackfaces, ainsi que de la place accordée à ce type de cinéma. Justin Simien est un jeune réalisateur afro-américain homosexuel issu de l’université californienne à dominante blanche Chapman University. Ce détail a son importance car il permet de comprendre le choix de son sujet. En effet, sa comédie fut majoritairement inspirée de son parcours et de son statut dans la société étasunienne d’aujourd’hui. Le film se déroule dans une faculté fictive nommée Winchester. Les protagonistes qui s’y confrontent illustrent les ambiguïtés de la différence. Le personnage principal, Sam, est une Malcom X au féminin. Elle scande des stéréotypes tournés cyniquement dans son émission radiophonique « Dear White People » mais elle cache en parallèle sa relation amoureuse avec un Blanc. A ses côtés, deux étudiants Noirs tentent de se fondre dans la masse blanche de leur faculté et de faire oublier leur taux élevé de mélanine, et un jeune apprenti journaliste à la coupe « afro » est en confrontation avec son homosexualité. Quant aux étudiants Blancs, on voit combien ils ont intégré de la culture noire à leur quotidien (ils écoutent des artistes internationaux comme le rappeur afro-américain Jay-Z), mais qu’ils griment cette communauté à leurs soirées et reproduisent ainsi ce schéma de fascination-répulsion des minstrels. Avec Dear White People nous voyons que des étudiants de notre décennie perpétuent la tradition des Blackfaces qu’ils remanient sous l’étiquette des gangs de rue.


Capture d'écran du film de Justin Simien, Dear White People
Capture d'écran du film de Justin Simien, Dear White People
Capture d'écran du film de Justin Simien, Dear White People
Capture d'écran du film de Justin Simien, Dear White People

Ce film illustre la complexité du racisme. On peut le comparer à une machine, mais celle-ci ne fonctionne pas aussi mécaniquement qu’on le pense. En effet, chaque rouage n’est pas complètement intégré à cette machine par les paradoxes qu’il entretient. Simien a choisi un panel de figures nuancées et singulières pour illustrer un plus grand ensemble (la société noire-américaine). Nous avons vu que les personnages principaux ne sont pas lisses ou faciles à cerner. Cette jeunesse ambiguë et ambivalente n’est qu’un point parmi d’autres dans les Etats-Unis de Barack Obama. Elle démontre que ce n’est pas parce que le pays est dirigé et représenté par un afro-américain que le racisme a disparu. Au contraire, le phénomène a été complexifié, les incompréhensions qu’il a colportées dans l’Histoire du pays se sont intensifiées.
Le film a été récompensé au festival de cinéma Sundance en 2014, ce qui a favorisé son élan de popularité. En général, les films du box-office traitant du racisme et de la ségrégation relatent toujours des faits historiques, antérieurs. Nous pouvons citer par exemple Selma ou 12 Years A Slave, tous deux réalisés récemment. Mais il y a bien moins de place pour des productions qui correspondent aux problématiques actuelles. Ces faits participent à l’écriture de l’Histoire et le film de Justin Simien prouve qu’il n’est pas nécessaire, bien au contraire, d’attendre des dizaines d’années pour relater des faits autant impactants. De plus, il a pu produire son film grâce à un financement participatif sur internet. La preuve en est que l’industrie du cinéma américain n’accorde pas assez de crédit à des films écrits par et pour les minorités. Dans ce cas, l’entertainment étasunien porte des restes des minstrels shows. Il rappelle l’époque où les Blancs censuraient les Noirs. Le film de Simien a été considéré comme « à part », il a fait événement. Et d’après lui cela illustre qu’il n’y a pas assez de films de ce type. La culture est à l’image de la société dans laquelle elle évolue. Elle est un moyen de création, d’innovation mais surtout d’expression. Le cinéma nord-américain devrait accorder davantage de place à des artistes aux ambitions similaires à Justin Simien, à savoir d’aborder les enjeux de leur société.
L’ « hilarious black neighbor » : un avatar culturel 2.0
Si l’on résume la partie précédente nous voyons que l’attitude, le blackface, la censure et la valeur artistique des minstrels shows persistent. Ces éléments ont constitué des avatars aux XIXe et XXe siècles. Mais la figure du Noir construite à cette période se perpétue indirectement de nos jours. L’avatar du « hilarious black neighbor » (le « voisin noir marrant ») est un personnage enrichi de stéréotypes. Les caractéristiques du schéma classique d’un minstrel show sont regroupées dans ce personnage 2.0. Internet est effectivement le nouveau terrain de ces minstrels shows modernes et bien réels.
En 2013, un afro-américain, Charles Ramsey, découvre trois femmes blanches disparues depuis plus de dix ans. On l’interview pour en savoir plus sur cette affaire étrange. Mais son caractère spontané, sa manière de parler, de se tenir et son allure physique intéressent davantage l’auditoire américain qui s’empare de certaines de ses paroles pour les tourner en dérision dans des vidéos. Son discours est complètement déconstruit et décousu, pour ne retenir que des phrases comme « I was eatin’ my McDonald’s » (« j’mangeais mon McDonald’s »). Avant lui, Antoine Dodson qui empêche un viol est réduit à « They rapin’ errrbody ! » (« Ils violent tout le moooonde ! ») ; puis Sweet Brown : une femme qui échappe à l’incendie de sa maison, parle de ses soucis de santé mais dans la confusion elle clame « Ain’t nobody got time for that ! » (« Personne n’a le temps pour ça ! »). Et une nouvelle fois, c’est cette phrase que les internautes vont retenir et passer en boucle pour en rire. Je ne cite qu’eux mais sur internet les vidéos de leurs paroles déstructurées pour amuser sont très populaires. Celle de Ramsey comptabilise plus de vingt-quatre millions de vues.
Ce phénomène s’est étendu rapidement dans le monde entier. On peut les qualifier de « meme ». Pour l’Oxford English Dictionary, c’est « un élément d'une culture ou d'un ensemble de comportements qui se transmet d'un individu à l'autre par imitation ou par un quelconque autre moyen non-génétique ». Les minstrels ont, en quelque sorte, insufflé leur héritage dans nos moyens de communication modernes. Ainsi, le personnage du « hilarious black neighbor » revient sur la toile comme un leitmotiv, avec le même schéma de figure et les mêmes buts. Ils sont tournés en dérision, déviés de leur réalité. Concernant la musique notre époque a aussi laissé son emprunte : les instruments ont laissé place à l’auto-tune.
Cet avatar culturel n’évolue pas que sur des plateformes internet. L’entertainment n’a pas manqué de se l’approprier. La série télévisée « Unbreakable Kimmy Schmidt » diffusée il y a quelques mois aux Etats-Unis l’a intégré à son générique. Créé de toutes pièces, le voisin Noir et hilarant de la série a son histoire dramatique qui passe en second plan (similaire à celle de Charles Ramsey), ses phrases hors-contexte reformatées en auto-tune (« They alive, damnit! Females are strong as hell ! » - « elles sont vivantes, bon sang ! Les femmes sont terriblement fortes ! »), sa manière de parler et sa gestuelle vives, sans oublier sa tenue vestimentaire censée illustrer sa classe sociale. D’après Evan Gregory (des Gregory Brothers, un groupe d’internautes qui crée des memes), on sait que quelque chose est accepté comme faisant partie de la culture quand il commence à être placé dans le synopsis d’un sitcom – plus largement d’une comédie de situation. 
Conclusion
En conclusion, nous avons vu qu’après plus d’un siècle de représentations mimétiques et de dérision esthétique, les minstrels shows ne se sont pas éteints sans laisser de traces. Les appropriations culturelles continuent d’exister et de forger de fausses réalités.
La partie historique de ces spectacles est assez bien documentée. Mais il n’y a pas encore assez de matière scientifique sur les nouvelles formes qu’ils ont pris de nos jours. C’est un sujet qui m’intéresse et qui me pousse à la réflexion. Surtout au regard de l’actualité des Etats-Unis avec les mouvements de la jeunesse afro-américaine scandant des slogans comme « Black Lives Matter » (« Les vies des Noirs importent »), qui proteste contre d’énièmes signes de la suprématie et du racisme blanc envers eux. Ces évènements m’interpellent, d’autant plus qu’ils sont liés à une Histoire récente. A mon avis, il est important de faire un parallèle entre le contenu de notre culture populaire et celle de nos ancêtres, car elles se font inévitablement écho. Les empreintes qu’ont laissé les minstrels shows en sont révélatrices, qu’on y fasse allusion consciemment ou non.

Bibliographie
  • Béthune Christian, « Minstrelsy », 
L'Homme, 2007/3 n° 183, p. 147-161
  • Chalaye Sylvie, « Le jeu du Noir : entre ruse et simulacre », 
 Africultures, 2013/2 n° 92-93, p. 94-105
  • Martin Denis-Constant, « Our Kind of Jazz : musique et identité en Afrique du Sud », 
 Critique internationale, 2008/1 n° 38, p. 91-110
  • Parent Emmanuel, « Diaspora, essentialisme et humour noir. Échos de la double conscience chez Ralph Ellison », L'Homme, 2012/3 n°203 - 204, p. 481-500

Webographie